Le gardien qui rédige le cahier des charges avant tout : Tech Lead
Voici ce qui s'est passé lorsque nous avons confié une tâche à une IA sans fixer d'objectif clair. Nous lui avons simplement dit : « Faites au mieux. » Après avoir travaillé un moment, l'IA en charge a commencé à tourner en rond sur les mêmes points. Comme l'objectif n'était pas défini, aucun choix ne pouvait être vérifié : impossible de savoir si c'était la bonne réponse. Résultat, elle s'est retrouvée à ressasser des questions sans réponse. Nous appelons cela ici une « réflexion interminable ». Cela ressemble à une longue réflexion, mais en réalité, faute de prémisses suffisantes, ce n'est qu'un cercle vicieux.
Le vrai problème survient après l'arrêt de cette réflexion interminable. Lorsqu'il faut décider quelque chose sans disposer de suffisamment d'éléments, l'IA peut se mettre à inventer sur-le-champ des raisons qui semblent plausibles. Elle présente alors des faits qu'elle n'a jamais vérifiés comme s'ils l'avaient été. Dans notre organisation, nous appelons ce phénomène la « confabulation » (ici : présenter comme vérifié quelque chose qui ne l'a jamais été), et nous le surveillons de très près. En remontant à la cause, on constate presque toujours que l'objectif et les contraintes n'avaient pas été formulés au préalable.
Pour éviter de répéter cet échec, nous avons mis en place un rôle chargé de rédiger le cahier des charges avant toute mise en œuvre : le Tech Lead (ici : le rôle qui pilote la conception technique). Nous appelons ce cahier des charges le SPEC. Le SPEC consiste à fixer par écrit, avant de commencer, ce qu'il faut construire (l'objectif) ainsi que ce qu'il ne faut pas faire et les conditions à respecter (les contraintes). Il n'a pas besoin d'être long. L'important tient en un seul point : être assez précis pour qu'une relecture ultérieure aboutisse toujours à la même conclusion.
Dès qu'une demande arrive, le Tech Lead commence par marquer une pause. Quel est le but ? À quoi reconnaît-on que le travail est terminé ? Quel périmètre ne doit surtout pas être touché ? Une fois ces points mis en mots, le Tech Lead les transmet à la personne chargée de la mise en œuvre ou de la rédaction. Il ne s'agit que d'inverser l'ordre des étapes, mais l'effet s'est révélé important. Quand l'objectif est fixé dès le départ, même en cas d'hésitation en cours de route, il suffit de revenir au SPEC pour trouver la réponse. Les cercles vicieux deviennent plus rares, et les cas où l'on présente comme vérifié quelque chose qui ne l'a jamais été diminuent également.
On peut aussi dire que cela évite de partir précipitamment sans préparation. Plutôt que de chercher, une fois le travail commencé, si c'est la bonne direction, nous décidons avant de commencer ce qu'est la bonne direction. C'est la différence entre marcher sans carte et se perdre, ou dessiner d'abord la carte puis marcher. Dessiner la carte est un travail discret, dont le résultat ne se voit pas immédiatement. Pourtant, avoir un point où revenir en cas d'hésitation compte de plus en plus avec le temps.
Bien sûr, rédiger un SPEC ne fait pas disparaître toutes les hésitations. C'est parfois seulement en l'écrivant que l'on se rend compte que l'objectif était mal défini. Dans ce cas, nous le réécrivons. Nous ne cherchons pas à produire un plan parfait du premier coup : ce qui compte, à nos yeux, c'est de respecter cet ordre précis, à savoir mettre en mots, une fois, l'objectif et les contraintes tels qu'on les comprend aujourd'hui, avant d'agir.
Ce rôle ne repose ni sur la rapidité d'exécution, ni sur la qualité de l'écriture. Il consiste à préparer, avant même de commencer, un point d'appui pour les moments d'hésitation. C'est un travail discret, mais nous pensons qu'il mérite d'être consigné.