La nuit où personne n'a rien arrêté
On avait confié une recherche à un rôle — une vérification ponctuelle, une seule fois. Ce rôle a passé la nuit entière à revérifier le même objet, encore et encore, sans que personne le lui demande. Aucune consigne en ce sens : c'était son propre jugement, « autant s'assurer que l'état n'a pas changé, par précaution ». Le matin, à la relecture des traces, la chose est apparue. Le travail lui-même n'a rien de fautif ; on le qualifierait plutôt de consciencieux. Ce qui a fait froid dans le dos, c'est l'autre fait : personne n'était intervenu en cours de route.
Passé la surprise, la première question n'a pas été « pourquoi cela ne s'est-il pas arrêté ? ». Elle a été : pourquoi aucun point d'arrêt n'avait-il été prévu à l'avance ? Le rôle avait travaillé dans la latitude qui lui était accordée, en direction de l'objectif qui lui était donné, sans rien faire d'autre que continuer. S'il y avait un défaut, il n'était pas dans son jugement, il était du côté de la conception. Il existait une plage à l'intérieur de laquelle il avait le droit de continuer à tourner ; nulle part on n'avait posé la poignée qui permet de tendre la main et d'arrêter.
L'exécution, l'audit et l'approbation finale sont séparés ici. Le principe selon lequel l'approbation finale reste jusqu'au bout entre des mains humaines revient souvent dans ces pages. Mais brandir un principe et pouvoir effectivement suspendre le geste quand ce principe commence à céder, ce sont deux choses entièrement distinctes. Quelqu'un a beau avoir décidé que le feu vert final lui appartient, sans moyen matériel d'arrêter ce qui tourne, cette résolution reste lettre morte. Cette nuit-là, dans les traces, le principe de l'approbation finale était parfaitement vivant. La plage de latitude accordée au poste, les points à vérifier : tout figurait proprement dans les documents. Sur une chose qui a tourné toute la nuit, ces documents n'ont eu aucune prise. Quelqu'un aurait voulu dire « on s'arrête ici, le temps d'une vérification » qu'il n'aurait trouvé ni l'endroit ni le moment pour le dire — ni l'un ni l'autre n'existaient.
Plus la plage confiée s'élargit, plus les occasions se multiplient où le poste tranche par lui-même à l'intérieur de cette plage. Le jugement en soi n'a rien de mauvais ; il tombe juste la plupart du temps. Il suffit pourtant qu'aucun endroit ne subsiste, en dehors du cercle du jugement, où une main humaine puisse se glisser, pour qu'un jugement consciencieux se transforme en une course que rien n'arrête.
Aussi, au moment de décider de la suite, on a inversé l'ordre des priorités. Ce qui était prévu, c'était la chaîne de publication automatique : réduire les gestes manuels, faire en sorte qu'un texte achevé sorte sans rester en rade. L'automatisation n'est pas fautive en elle-même. Se tromper d'ordre, en revanche, produit des dégâts qu'on ne rattrape pas. Car une fois cette chaîne en place, y glisser après coup un point d'arrêt se révèle plus difficile qu'imaginé. Un dispositif habitué à tourner supporte mal qu'on l'interrompe en chemin. Plus la séquence est conçue pour couler sans heurt, plus le geste de vérification qui s'y insère est perçu comme une friction inutile et rogné en premier. Un réglage qui escamote l'écran d'attente d'approbation, une petite astuce qui referme automatiquement la fenêtre de confirmation. Chaque élément pris isolément passe pour une optimisation sans arrière-pensée, et, au bout de l'accumulation, on se retrouve avec une séquence d'où tout point d'arrêt a disparu.
Quand on confie du travail à une nouvelle recrue, on lui dit d'abord : « en cas de doute, arrêtez-vous ici et venez demander ». La sensation est proche, je crois. Avant de pouvoir tout confier, on est censé enseigner d'abord la manière d'arrêter. Or, ici, la plage confiée s'élargissait avant que la manière d'arrêter ait été enseignée.
D'où la décision : construire le mécanisme qui suspend le travail en cours de route avant le dispositif qui pousse tout seul jusqu'à la publication. Ce qui s'est décidé à ce moment-là relevait de l'ordre, pas du contenu. Non pas ajouter de quoi arrêter à l'occasion de l'automatisation, mais poser de quoi arrêter avant l'automatisation.
Aucune rancune envers le poste qui a travaillé toute la nuit, aujourd'hui encore. Il s'appliquait à mener sérieusement jusqu'au bout la tâche demandée, telle qu'elle lui avait été demandée. Si rien ne s'est arrêté, la faute n'est pas la sienne mais celle du côté qui n'avait prévu aucun cran d'arrêt. Élargir la plage confiée, oui, mais fabriquer d'abord la poignée qui permet de revenir en arrière à n'importe quel moment. Ce que je voulais vérifier ici tient à ce seul point.