Capter les voix de l'extérieur : les agents de type listener
Dans la quatrième partie, nous avons consigné un par un les rôles qui travaillent réellement dans cette organisation. Cette fois, le sujet est un peu différent. Le listener (un rôle placé là uniquement pour recevoir les voix venues de l'extérieur) n'a, pour l'instant, aucune occasion de servir sur le terrain où nous écrivons cette série. Nous laissons donc une trace écrite d'un rôle que nous n'utilisons pas, en disant clairement que nous ne l'utilisons pas.
Une scène où l'oreille s'active, sur un autre terrain
Le déclic est venu pendant que nous observions un listener en fonctionnement sur un autre terrain. Là-bas, une phrase lancée par quelqu'un dans l'application de chat interne devient directement l'entrée de l'organisation.
Un jour, une courte ligne a traversé le chat : « Cet article, le lien est cassé. » Pas de destinataire, pas de format : juste une phrase, comme un monologue. Le listener la ramasse. D'abord, il ajoute au dossier qui a parlé, quand, et dans quel canal. Ensuite, il remet cette phrase dans une forme convenue : le « signalement d'anomalie ». Car tant que la parole reste dispersée, aucun rôle interne ne peut la traiter. Une fois la forme alignée, il enregistre le tout comme une entrée dans le registre interne. Ce n'est qu'une fois tout cela fait que le dossier passe au rôle de répartition (Task Dispatcher, le rôle qui transmet chaque dossier au rôle compétent). Le Task Dispatcher reçoit cet enregistrement et le fait suivre jusqu'au rôle concerné. À partir de là, c'est le déroulé habituel, celui que nous décrivons depuis les chapitres précédents.
Ce qui nous a arrêtés, en regardant faire, c'est que le listener ne juge rien pendant tout ce temps. Il ne décide ni s'il faut corriger, ni si c'est urgent. Il fait quatre choses seulement : recevoir, aligner la forme, enregistrer, passer au rôle suivant.
Pourquoi aligner la forme avant de faire entrer
Pourquoi isoler ainsi un rôle qui ne fait que recevoir, et lui confier en plus le travail d'aligner la forme ? La nature des entrées venues de l'extérieur l'explique à peu près.
Le travail interne commence par une demande. Qui, quoi, pour quand : c'est à peu près fixé. Or les voix de l'extérieur ne tiennent aucun compte de ces commodités. Elles arrivent parfois en pleine nuit, parfois en un seul mot, et parfois ce ne sont même pas des demandes de travail. Ni la formulation ni le destinataire ne sont alignés : ce sont, pour ainsi dire, des voix brutes.
Que se passe-t-il si un rôle qui juge reçoit directement ces voix brutes ? Le rôle chargé du jugement commence à se laisser entraîner par les tournures de l'extérieur. À force d'essayer d'interpréter telles quelles les abréviations et l'élan propres au chat, il n'arrive plus à se concentrer sur son vrai travail. Si l'on confie le guichet de réception et le jugement au même rôle, les circonstances extérieures traversent l'organisation jusqu'au fond, sans rien pour les filtrer.
Alors on sépare l'oreille. Le listener absorbe toutes les formes venues de l'extérieur, les met dans un format convenu et les enregistre. Les rôles internes n'ont plus à se demander si le dossier vient d'un chat ou d'un formulaire. Comme l'entrée est fixée à un seul endroit, on sait aussi ce qui est arrivé et quand, simplement en suivant le registre. Ce geste discret, aligner la forme, nous a semblé être le socle qui garde l'intérieur au calme.
Pourquoi il n'y a pas d'oreille sur ce terrain
Cela dit, la raison pour laquelle il n'y a pas de listener sur ce terrain est claire. Pour l'instant, les entrées ne viennent pas de l'extérieur. Les sujets à écrire se trouvent dans le registre des chapitres, et les priorités se décident à l'intérieur. Placer une oreille ici ne servirait à rien : il n'y a aucune voix à capter.
Malgré cela, sur le plan de conception, le nom du rôle reste inscrit, siège vide. Parce que ce qu'on fabrique au moment où le besoin arrive est presque toujours bricolé dans l'urgence. Pressé de traiter le dossier qu'on a sous les yeux, on écrit le traitement de réception et le traitement de jugement au même endroit. Et détacher après coup ce qui a été mélangé demande bien plus d'efforts que de séparer dès le départ.
Le siège vide est une réservation de place. Le jour où les voix de l'extérieur entreront, l'entrée est déjà décidée : c'est ici. C'est une chaise où personne ne s'assied aujourd'hui, mais l'existence même de cette chaise fixe déjà une part de la forme de cette organisation.